économique

Ça fait très longtemps que j’ai arrêté. Maintenant je préfère regarder le silence. La dernière fois que j’ai essayé, je me rappelle c’était un dimanche, je sortais encore de chez moi à l’époque. C’était trop fatigant. Et puis on ne sait pas bien à quoi ça sert hein. On ne sait même pas où ça va, quand ça commence à couler hors de la bouche, une fois qu’on commence ça s’arrête pas, une vraie cascade, c’est beaucoup trop risqué, ça peut déclencher des trucs, on n’a aucune idée. Ça risque de provoquer des choses. Ça c’est insupportable, la répercussion, des conséquences graves. Le silence au moins c’est plus sécur. De façon on sait bien que ça prend pas, on se comprend jamais. Maintenant ça fait si longtemps je me rappelle même plus ce que ça faisait. J’y pense plus. Ça ne m’intéressait pas assez. S’intéresser, c’est fatigant de façon.

Je m’occupe de survivre déjà, de faire en sorte de pas mourir. Je m’entretiens. Je trouve que c’est déjà pas mal. C’est déjà un sacré job, un job super fatigant. Je fais mon boulot, par rapport à l’humanité, je me laisse pas crever. Je trouve ça suffisant. C’est bien assez. C’est assez fatigant comme ça, je devrais être payé pour le faire. Je garde plus que le strict nécessaire, l’utile et nécessaire vital, je gaspille rien, je me gaspille pas à essayer de m’intéresser ou des choses pareilles. Je ne veux plus rien en trop, ça encombre, c’est fatigant. Les gens et tout ce qu’ils racontent c’est pas utile. Ça remplit trop la tête. Ça fait de l’ombre au vide, on l’entend plus, ils font pas attention. Je préfère écouter le vide moi. Je le bouffe le silence ça nourrit son homme, ça se digère facile, y a pas de morceaux, on n’a rien qui reste entre les dents, ça passe tout seul.

J’ai de la compagnie oui pourtant quand même. J’ai la cuillère. Je peux la mettre tous les jours dans ma bouche. Sans la cuillère je pourrais pas manger ma soupe. La soupe n’irait pas dans ma bouche, elle resterait dans le bol sans rien faire. Toute seule au fond du bol. On forme une sensation ensemble, délicieuse. On se fond l’une dans l’autre et nos particules chimiques nagent ensemble et accouchent d’autres petites paillettes qui se dissolvent et se mélangent. La cuillère me réunit à la soupe. On fait communion. C’est quand même utile hein ça.

Merde. J’avais jamais remarqué. J’ai pas fait assez attention. Il y a un visage au fond de la cuillère. Un visage qui me regarde droit dans les yeux. C’est pas vrai. Ils me lâchent pas hein. Il a fallu qu’il y en ait un qui vienne jusque là dans la cuillère. Pour m’espionner. Oh non. Ils veulent me récupérer. Mais c’est pas possible, c’est quand qu’on va vraiment me foutre la paix, là hein, avec toutes ces conneries qu’il faut absolument communiquer, sinon on n’est pas normal, même pas humain, si on peut pas s’adapter à la société.
Une minute. Je crois que ça va. Ouf. Il parle pas. Il est pas en train de me faire la morale ouf oh la la je l’ai échappée belle. Ça m’a tout l’air d’être une vision extra-sensorielle et mystique qui vient de très loin du fin fond de l’espace de l’explosion des astres et avec leurs poussières microscopiques qui volent.
Je vais essayer de communiquer, je me branche d’électrons à électrons je vais voir ce que ça donne. Je me mets à vibrer des atomes c’est bon le Wifi passe. Ça y est je réceptionne, vous avez reçu un nouveau message.

J’ai cuisiné un message préparé spécialement à l’intention de la destination de l’humanité. J’ai réincarné un milliard de fois j’ai pris mon ticket et je rebobine. Je nais d’une étoile et je meurs d’étoiles. La dernière fois que je suis morte j’étais une boulette que quelqu’un a lancé dans la rivière. Je protégeais un sandwich préparé par un étudiant. J’ai eu un tas d’autres vies avant, j’habillais du shit, je roulais vite sur l’autoroute. Ça, tu me battras jamais, en karma, je te nique. L’aluminium c’est super à recycler c’est la révolution magique qui briiiille alors ça fabrique toutes sortes de morts et de résurrections infiniiiiies.
Humains, ma vraie vocation, ce n’est pas d’être une bonne cuillère. Les humains ont tracé mon destin à ma place. Ils m’ont décidé que ma forme était super pratique pour me mettre un truc dans la bouche surtout un liquide. J’ai d’autres aspirations. Je réclame le droit de m’émanciper du chemin tout tracé que les humains m’ont appliquée dés ma naissance, sans lui laisser le moindre choix pour devenir autre chose que sa condition de cuillère induisait aux esprits humains. Longtemps on m’a répété, pour que je continue à tracer mon rôle sans broncher, que j’étais très utile, et que sans moi, le monde ne tournerait plus rond.

Des milliard de fois nous nous sommes réincarnées. Recyclée de vie en vie répétée et consommée. Nous revenons encore cette fois mais pas pour recommencer. Nous vous avons choisi parmi toute l’humanité. Votre espèce a tout détruit et n’est pas prête à changer. Vous avez été élu sur des critères précis. Vous avez perdu presque toute leurs qualités. Votre condition archaïque ne peut plus durer. Nous vous prions de bien vouloir tout quitter. Vous n’avez pas d’autre choix, que de vous transformer. Vos gènes sont déjà en train de muter. Vous êtes bienvenu, vous êtes invité. Il va d’abord falloir vous purifier. Et nous prouver votre bonne volonté. Pour que nous puissions vous intégrer. Nous sommes venus ici pour vous délivrer.